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Etats-Unis et Monde islamique: la confiance introuvable?

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Les attentats du 11 septembre contre les deux tours du World Trade Center, l’un des symboles de la puissance financière et économique du nouveau continent, ont profondément altéré le regard des Etats-Unis sur le Moyen-Orient. Cet événement majeur ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire des relations entre l’Occident et le monde musulman, un chapitre caractérisé par la guerre contre la terreur et par l’affrontement de « la civilisation contre la barbarie ». Le discours prononcé par le Président Bush au lendemain des attentats dévoile sa nouvelle stratégie d’identification de l'ennemi dans l’Etat voyou, l’axe du mal, et d’incitation à la vengeance sous la forme d’une guerre juste et d’une guerre préventive sous le slogan « Si vous êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». À cet égard, deux pays musulmans, l’Iran et l’Irak, sur un total de trois pays, sont dès lors inclus dans la liste d’Etats appuyant le terrorisme et cherchant à acquérir des armes de destruction massive. Cette décision fait suite à l’intervention des Etats-Unis en Afghanistan, et devance l’intervention controversée de 2003 en Iraq, laquelle provoque la chute du leader Saddam Hussain et plonge le pays dans le chaos.

 

Les résultats désastreux de la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient, qualifiée d’impérialiste par certains, remettent toutefois en cause la légitimité de ces interventions et suscitent l’indignation des opinions publiques en Occident comme en Orient. Aux Etats-Unis le support populaire inconditionnel du départ a laissé place au refus généralisé d’une guerre qui dure depuis trop longtemps, engendrant un coût humain et financier que l’opinion publique n’est plus prête à accepter. Au Moyen-Orient, la déposition de Saddam Hussein contribue à instaurer un climat de méfiance, en alimentant les doutes sur les réelles intentions des américains dans la région, lesquelles semblent aller au-delà des volontés annoncées de promouvoir la paix et la démocratie. En effet, lorsque l’on traite de la politique extérieure américaine, il ne faut pas oublier les priorités au Moyen-Orient, à savoir la défense de l’existence d’Israël, la sécurisation de l’approvisionnement en pétrole et donc le maintien de l’alliance avec la pétromonarchie saoudienne, et la non-prolifération des armes de destruction massive, ou autrement dit, le confinement et l'isolement de la République Islamique d’Iran.

Les espoirs déçus du discours du Caire de 2009

A l’occasion de la campagne présidentielle de 2008, Obama a promis, en opposition claire à la précédente administration Bush, un retrait progressif des troupes américaines d'Irak et d’Afghanistan et une réconciliation définitive avec le monde musulman. Une fois élu le nouveau Président a réitéré cette volonté de changement à l’occasion d’un discours prononcé depuis l’Université Al-Azhar du Caire, temple de l’Islam sunnite, dans lequel il a affirmé une fois de plus sa volonté de « prendre un nouveau départ entre les Etats-Unis et les musulmans du monde entier » en estimant que le cycle de la méfiance et de la discorde doit être brisé.

Toutefois, six ans après, les promesses énoncées n’ont pas été tenues; au contraire, la politique américaine au Moyen-Orient a démontré toute son impuissance, visible notamment à travers ses tentatives infructueuses de faire avancer certains dossiers brûlants, comme la résolution du conflit israélo-palestinien, et ses nombreuses hésitations devant la conduite à tenir vis-à-vis des révolutions du printemps arabes et des conflits qu’elles ont engendré.

Le casse-tête israélo-palestinien

Au centre du discours du Caire figure la résolution du conflit israélo-palestinien, vrai nœud gordien de la géopolitique du Moyen-Orient. Sur ce sujet épineux Obama a exprimé dès le début de son mandat son soutien à la solution de la création de deux Etats fondés sur les lignes de 1967, une solution qui selon lui reflète « l’intérêt d’Israël, de la Palestine, de l’Amérique et du monde ». Cette position trouve un large consensus dans la communauté internationale: à ce jour 135 pays reconnaissent déjà l’Etat palestinien et plusieurs parlements européens, notamment ceux du Royaume-Uni et de la France, ont exprimé le souhait d’une reconnaissance explicite de la part de leurs gouvernements respectifs.

Toutefois, si l’administration américaine est unanime sur la solution finale à apporter au problème, une certaine ambiguïté demeure sur la façon d’y parvenir et surtout sur le rôle que les Etats-Unis devraient jouer dans le processus. A ce propos, une différence d’approche peut être observée entre les deux mandats du Président Obama. En effet, si le premier mandat a été marqué, sur ce dossier, par une relative impuissance, voir un certain renoncement, le deuxième mandat a vu se mettre en place des actions plus incisives, qui ont mené notamment à la reprise des négociations entre Netanyahou et Abbas sous l'égide du secrétaire d'État américain John Kerry. Cependant, malgré les efforts de l’administration américaine pour parvenir à un accord en avril 2014 au plus tard, le refus d’Israël de reconnaître Hamas comme membre légitime du gouvernement palestinien et la radicalisation du conflit dans la bande de Gaza qui s’en est suivie, ont empêché la poursuite de tout pourparlers et ont conduit, une fois de plus, à l’enterrement du processus de paix.

La difficulté pour l’administration américaine d’adopter une position plus résolue à l’encontre de Jérusalem tient du fait que les Etats-Unis n’ont pas encore réussis à se détacher complètement de leur rôle de protecteur inconditionnel d’Israël. Ce soutien systématique est motivé par plusieurs facteurs, qui dépendent d’éléments propres à la politique intérieure des Etats-Unis, comme notamment le sentiment commun qu’Israël est un partenaire stratégique de valeur, la croyance selon laquelle l’attribution du vote juif est primordial dans certains Etats tactiques (bien que la population juive représente seulement 2% de la population totale), ainsi que la forte identification à la démocratie israélienne, à sa liberté de la presse et sa culture ouverte qui renvoit aux Américains leur propre image, renforçant l’impression de racines communes. Sans oublier le rôle efficace des groupes de pression juifs dans le processus politique américain, rendu possible par la disponibilité de ressources financières importantes mais aussi grâce à l’homogénéité de leur vision, atout dont ne peuvent se prévaloir  les lobbys arabes souvent marqués par l’absence d’unité politique et religieuse. La relation entre les Etats-Unis et Israël pourrait donc être comparée à celle d’un couple qui se connaitrait parfaitement et qui, malgré les difficultés et les divergences de points de vues, ne souhaiterait ou ne pourrait pas se séparer. Aujourd’hui l’entente est rendue encore plus complexe par la politique intransigeante de Netanyahou et la continuation de la part de celui-ci de la colonisation des territoires palestiniens en Cisjordanie, malgré les condamnations répétées du droit international.

Les élections législatives anticipées qui auront lieu en Israël en Mars 2015 ont probablement peu de chances de changer tangiblement la donne. Néanmoins, Obama peut s'accrocher à l'idée que pour la première fois depuis 2009,  il y a une possibilité de voir Netanyahou  diminué au sein d'un gouvernement israélien prêt à offrir davantage de concessions aux Palestiniens. Dans ce cas le Président américain pourra profiter de ses dix-huit derniers mois de présidence pour ré-ouvrir les discussions et tenter de faire avancer les négociations en se confrontant avec des partenaires plus accommodants.

Une approche de plus en plus pragmatique

La stratégie, ou la manque de stratégie selon certains, adoptée par les Etats-Unis à la suite de l’éclosion des printemps arabes ne fait que confirmer les hésitations de la politique américaine au Moyen- Orient. Au lendemain de l’immolation d’un jeune tunisien, le monde arabe a été totalement bouleversé. Personne ne pouvait s’attendre à l’effondrement de régimes comme ceux de la Tunisie, de la Libye ou de l’Egypte et au détronement soudain de leaders historiques comme Ben Ali, Khedafi et Moubarak. Pris par l’accélération des événements, les dirigeants occidentaux ne pouvaient se montrer que sensibles aux aspirations du peuple et de la démocratie. Plus hésitants quant à une prise de position claire par rapport aux révolutions arabes, les américaines décident finalement de suivre ses homologues européens en se placent du côté des manifestants, contre « la tyrannie de ces gouvernements qui dénient toute dignité à leurs citoyens ». L’appui des Etats-Unis à la diffusion des valeurs démocratiques au Moyen-Orient s’est manifesté à plusieurs reprises, notamment dans le soutien économique et sécuritaire à la transition tunisienne, dans la reconnaissance de la légitimité de l’élection du Président Morsi en 2011 ou encore dans certaines déclarations émises par le Président Obama, invitant même les Etats les plus autoritaires comme le Bahrein, à s’ouvrir au dialogue avec les partis d’opposition, en vue de la réalisation de réformes pacifiques.

Toutefois l’attitude adoptée par l’administration Obama diffère substantiellement par rapport à celle de son prédécesseur. Le principal changement de ton concerne l’abandon de la volonté de faire adopter à tout prix le libéralisme et la démocratie « à l’occidentale », en considérant le hard power comme la clé de voûte des relations internationales. En effet, le Président actuel préfère plutôt l’approche subtile et non interventionniste de la promotion de la démocratie, fondé sur le pragmatisme et la prudence. Les États-Unis entendent désormais jouer leur rôle différemment, en optant pour la mise en œuvre d’une stratégie multidimensionnelle axée davantage sur le soutien aux réformes politiques et sur les investissements économiques que sur la dimension militaire.

Les fortes réticences exprimées sur l’intervention militaire en Syrie sont l’exemple du changement de paradigme de la politique américaine au Moyen Orient. Dans une déclaration d’aout 2011 le Président Obama affirme que « pour le bien du peuple syrien, le moment est venu pour le Président Assad de s’éloigner ». Plusieurs condamnations ont été émises par la suite contre les répressions brutales opérées par le régime envers son propre peuple et des lignes rouges à ne pas franchir ont été fixées, notamment au sujet de l’utilisation des armes chimiques. Toutefois, malgré la violation flagrante de ces lignes, les Etats-Unis décident de se maintenir à l’écart d’un conflit complexe et dangereux, en optant plutôt pour une entente avec Damas en collaboration avec la Russie. Cette initiative dévoile l’abandon de toute idéologie et un retour à la realpolitik, à travers l’adoption d’une stratégie fondée sur une évaluation réaliste des faits en vue d’éviter l’implication américaine dans un conflit qui ne mettrait pas directement en jeu leurs intérêts.

Les atermoiements de l’administration Obama dans sa politique au Moyen-Orient peuvent aussi être relevés dans l’observation de son attitude envers l’Égypte, allié crucial de Washington dans la région, gardien des accords de Camp David et garante de l’accès au Canal de Suez. L’espoir de la consolidation d’un régime démocratique dans ce pays a été balayé par le « coup d’Etat » militaire de juillet 2013. L’éviction du président Morsi par l’armée et la prise de pouvoir du général Al Sissi a mis Barack Obama face à un épineux problème à la fois diplomatique et rhétorique. Dans un premier temps, les Etats-Unis, après avoir apporté une aide aux dirigeants des Frères Musulmans, ont condamné la destitution du Président égyptien orchestrée par l’armée, sans pour autant la qualifier de coup d’Etat, et décidé de suspendre, en octobre 2013 l'aide financière accordée au Caire. Toutefois Al Sissi, élu à une large majorité à la fin du mois de mai 2014, bénéficie du soutien des principaux alliés des États-Unis dans la région (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis…) ainsi que d'une neutralité bienveillante d’Israël. Sans oublier le rôle du régime égyptien dans la lutte contre le terrorisme et en tant que dernier rempart de stabilité dans une région qui, de l'Irak à la Libye, bascule chaque jour un peu plus dans le chaos. La visite du secrétaire d'État John Kerry au Caire le 22 juin 2014 a donc eu comme objectif primaire de réchauffer les relations entre les deux pays, ce qui a permis la reprise partielle des aides économiques vers l’Egypte, en confirmant, une fois de plus, le pragmatisme de l’administration Obama dans la gestion de la politique étrangère américaine.

La théorie du désengagement

Le profil bas de la politique américaine au Moyen-Orient met en lumière, selon certains, le désengagement progressif des Etats-Unis de la région, motivé par des raisons dépendantes à la fois de la politique extérieure et de facteurs internes au pays.

On observe d’abord une volonté de recentrer la politique étrangère américaine sur ce qui est perçu comme ses principaux intérêts, notamment économiques, qui se trouveraient dorénavant davantage en Asie. Cette décision repose sur l’idée selon laquelle la région Asie-Pacifique sera au centre des intérêts politiques et économiques au 21 ème siècle.   Le déplacement du centre de gravité́ des intérêts américains vers l’est a été entériné par Obama. Délaissant les régions déclinantes comme l’Europe et immobiles comme le Moyen-Orient, il a reporté́ son attention vers la région la plus dynamique du monde, la façade pacifique de l’Asie, et en particulier la Chine.

La stratégie du pivot asiatique est renforcée davantage encore par la nouvelle donne énergétique, à savoir l’exploitation du gaz de schiste. Il y a moins de dix ans, le marché du gaz était largement déterminé par les importations américaines, alors qu’aujourd’hui les Etats-Unis sont au contraire sur le point d’en devenir exportateurs. La « shale revolution » modifie en profondeur la géopolitique mondiale et contribue ainsi à la remise en cause des fondements de l’alliance historique entre les Etats-Unis et le majeur producteur de pétrole dans la région, notamment l’Arabie Saoudite.

Enfin, en matière de politique interne, il ne faut pas oublier la tendance actuelle plutôt isolationniste de l’opinion publique américaine, qui tient son origine du traumatisme des interventions en Irak et en Afghanistan. Tout au long de son mandat, Obama a affirmé sa volonté de mettre fin une fois pour toutes aux guerres héritées de la précédente administration Bush, promettant le retrait définitif du personnel militaire américain encore présent au Moyen-Orient. Ainsi d’un point de vue militaire, d’autres méthodes ont été employées comme le soutien des armées locales irakiennes en termes d'équipement, de formation et d’intelligence, ou encore la mise en place d’actions plus discrètes à travers l’utilisation massive de drones ou d’opérations spéciales de haute précision visant à abattre des cibles spécifiques. A l’avenir, les Etats-Unis pourront alors se contenter davantage du « leading from behind » (diriger depuis l’arrière) et éviter ainsi d’avoir à s’impliquer directement, et de manière potentiellement hasardeuse. L’exemple de l’intervention dans la guerre en Libye illustre bien cette participation américaine relativement limitée dans un conflit n’impliquant pas les intérêts vitaux américains. Les Etats-Unis sont ainsi intervenus en soutien davantage qu’en premier rôle, en vue d’un meilleur partage du fardeau entre l’Amérique et ses alliés.

Les Etats-Unis face à l’émergence de l’Etat Islamique

Les limites à la politique de désengagement

Récemment, la naissance de l'ISIS et le danger que celui-ci fait peser sur l'Occident a radicalement changé les règles du jeu. Alors qu’en 2009 la menace terroriste était représentée principalement par Al-Qaida, ce groupe a perdu de l’influence dans la région suite à l’assassinat de son leader. Parallèlement, le monde a assisté à l’expansion de la formation dirigée par Abu Bakr al Baghdadi, auto érigé  chef  politique  et  spirituel  de  tous  les  musulmans et fondateur du Califat Islamique.

Nombreux sont ceux qui croient que la montée en puissance de l’ISIS a été favorisée par l’inertie de l’Occident, qui a contribué à la perpétuation de régimes injustes comme celui d’Al Maliki en Irak ou d’Assad en Syrie, ayant pu nourrir la frustration d’une partie de la population arabes, alors tentée de se tourner vers l’extrémisme. Le désir d’Obama de rester à l’écart du monde arabe n’a donc pas abouti, et au contraire la diffusion du radicalisme islamique, dont les Etats-Unis sont jugé en partie responsable, a obligé les américaines à revenir dans la région et agir de façon plus incisive.

A ce propos, le Président Obama a appelé le monde entier à s’unir pour « détruire » l’Etat islamique et « démanteler ce réseau de la mort » à travers la formation d’une large coalition internationale. Plus d’une cinquantaine de pays ont répondu à l’appel et parmi ceux-ci une dizaine de pays arabes : l'Arabie saoudite, le Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, l’Oman, l'Egypte, l'Irak, la Jordanie et le Liban. Si l’engagement militaire de ces pays reste marginal, leur participation à la coalition s’avère toutefois indispensable pour cautionner la légitimité de l’intervention.

Au contraire la Turquie, principal allié OTAN des Etats-Unis dans la région, rechigne à soutenir activement la coalition et exclue tout engagement à caractère militaire. La relation entre les deux pays a été récemment traversée par des fortes tensions et par des accusations réciproques à cause de leur divergence sur la façon de contenir l’avancée de l’EI, notamment suite à la décision des Etats-Unis d’envoyer les armements aux combattants kurdes très actifs  dans  la  lutte contre Daesh.  D’un côté le gouvernement américain reproche à la Turquie de ne rien faire pour éviter une catastrophe humanitaire tout près de sa frontière et condamne les calculs  politiques cyniques du président turc et son comportement « pas vraiment digne d'un allié de l'Otan ». De l’autre côté, la Turquie souligne l’incohérence de la politique américaine en Moyen-Orient et lui rappelle sa décision de rester à l'écart du conflit syrien durant les trois années précédentes.

Le rapprochement avec la République Islamique d’Iran

Parallèlement à l'intervention militaire, la diplomatie américaine est à l'œuvre dans le but de renforcer les liens avec d’autres puissances régionales, notamment la République Islamique d’Iran. Après dix ans de tensions avec la communauté internationale sur la nature du programme nucléaire iranien, Téhéran a accepté l'hiver dernier, en échange d'un assouplissement des sanctions internationales contre son économie, de négocier un accord qui devrait garantir le caractère exclusivement pacifique de ses intentions. Du côté iranien le Président Rouhani, par opposition à son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad, estime que pour permettre à son pays de jouer un rôle clé dans la région, il est nécessaire de parvenir à une réconciliation historique avec les Etats-Unis. Washington, de son côté, a fait preuve encore une fois de pragmatisme en reconnaissant l’Iran comme un acteur incontournable pour garantir l’équilibre régional et comme un possible allié stratégique dans la lutte contre Daesh. Toutefois les négociations en cours entre le P5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité de l'Onu plus l'Allemagne) et l’Iran ont déjà échoué pour la deuxième fois cette année, en dévoilant les réticences et la défiance qui demeure grande entre les deux pays. La marge de manœuvre est donc extrêmement étroite à cause des points de vue divergents au sein des deux Etats: du côté iranien, les conservateurs sont contraires à un accord avec l’Occident, toujours considéré comme la source de tous les maux; aux Etats-Unis l’opposition à la réconciliation avec la  République Islamique provient surtout des républicains et des lobbys pro juifs, notamment l’AIPAC, qui pointent le doigt sur le support de l’Iran à des organisations terroristes comme le Hamas ou Hezbollah. Un éventuel accord entre Washington et Téhéran effraie aussi certaines puissances régionales, notamment l’Arabie Saoudite, qui pour l’instant fait toujours partie du cercle des alliés les plus fiables des Etats-Unis dans la région. Les négociations s’annoncent donc longues et pleines d’obstacles et elles n’aboutiront qu’à la condition d’une forte volonté politique, de part et d’autre, de normaliser définitivement les relations après plus de 30 ans d’hostilités.

Les Etats-Unis restent aujourd’hui la première puissance mondiale et leur implication est donc inévitable dans des dossiers aussi importants que le règlement du conflit israélo-palestinien ou la non-prolifération des armes de destruction massive. Toutefois l’attitude de l’administration américaine a radicalement changé au cours de ces dernières années: l’interventionnisme aveugle de l’ère Bush a laissé la place au minimalisme stratégique de l’ère Obama, fondé sur des actions plus discrètes et plus économiques.

Il s’agit ainsi du moment idéal pour les pays musulmans de reprendre en main leur propre destin sans attendre l’aide du sauveur américain et de proposer des réponses conjointes pour sortir de la crise sécuritaire dont est victime la région. Jusqu’ici l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite se sont livrés à une lutte d’influence pour imposer leur vison respective mais en sont restés à un jeu à somme nulle. Cependant le résultat incertain des printemps arabes et la montée en puissance de l’Etat Islamique sont porteurs de changements politico-stratégiques profonds au Proche-Orient et les premiers à en payer le prix seront certainement ces deux grandes puissances. Afin d’éviter une plus grande fragmentation de cette partie du globe et régler les conflits en cours, il est donc plus que jamais nécessaire de créer des mécanismes de dialogue régionaux, en vue d’établir une collaboration plus efficace entre ces deux pays, mais qui pourrait s’élargir à d’autres puissances régionales comme l’Egypte et la Turquie. Les premiers signes de dégel sont déjà apparus cet été lorsque le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian s’est rendu à Ryad où il a rencontré le chef de la diplomatie saoudienne Saoud al-Fayçal, afin d'évoquer « les questions d'intérêts communs ». Toutefois l’antagonisme ancestral entre sunnisme et chiisme et les divergences de positionnement dans les guerres présentes et passées, empêchent la concrétisation d’une union plus étroite des peuples arabes. Cette division laisse la porte ouverte à l’ingérence d’Etats étrangers, notamment des Etats-Unis mais aussi peut être demain d’autres acteurs émergents comme la Chine. Il ne faut pas oublier toutefois que l’intervention de ces pays risque d’être toujours guidée par des intérêts stratégiques nationaux aux dépens d’une réelle volonté de transformer le Moyen-Orient en une région pacifique et prospère, un objectif qui pourra être réalisé seulement à travers la participation active de tous les acteurs régionaux.

Auteure : Fransesca Giovannini, chargée d'études

Sous la Direction de Talal Salahdine, Directeur Stratégie

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