Vous êtes ici : Accueil > Publications/منشورات > Analyses

Monde arabe : l’hiver après le printemps ?

  • PDF
  • Imprimer

Depuis 2011, l’Histoire s’accélère dans le monde arabe avec pour fil conducteur les fortes velléités d’aspirations des peuples pour le changement.  La dernière décennie aura vu se superposer dans le monde arabe trois types différents de changements : une coalition internationale qui met fin à un régime (Irak, 2003), un régime renversé grâce à l’intervention étrangère salutaire (Lybie, 2011) ou la révolution populaire (Tunisie 2011, et Egypte 2011 puis 2013).

 

Trois ans après le déclenchement des événements dits du Printemps arabe, ces mêmes revendications pour le changement demeurent dans la totalité des pays concernés. Longtemps enfouies, celles-ci auront éclaté au grand jour dans une région du monde où les atermoiements des transitions l’ont bien montré : la tradition démocratique y est encore très peu ancrée pour ne pas dire inexistante. A l’inverse de l’Inde par exemple dont la pratique démocratique peut être partiellement considéré comme un lègue de l’empire britannique, les pays arabes pour divers motifs -géostratégiques notamment- n’ont pas pu bénéficier du même héritage des empires coloniaux au sortir des indépendances.

C’est cet ordre établi durant la période post-coloniale, caractérisé par le despotisme, la corruption généralisée, l’absence de bien-être social et des disparités sociales de plus en plus abyssales, que les peuples ont rejeté dans leur quête de changements politiques, de justice sociale, de représentativité au sein des instances, de participation à la prise de décision et surtout…. de dignité.

Dépassant certains préjugés occidentaux, le monde arabe ne peut être perçu comme un bloc monolithique, chaque pays possède ses propres spécificités, son héritage politique, ses données démographiques mais aussi son importance dans l’échiquier géostratégique de la région. Le sort diamétralement opposé des révolutions libyenne et syrienne étant la meilleure illustration de ce dernier point.

Le bilan de la situation du Printemps arabe que d’aucuns s’empresseront de qualifier de provisoire tant il apparaît évident que la consolidation des transitions dans le sens voulu par les peuples et l’Histoire prends des années voire des décennies semble mitigé. Pierre angulaire de toute transition : les chantiers de réformes institutionnelles, politiques, économiques et sociales, revendiquées puis annoncées n’ont pas encore vu le jour.

S’il fallait néanmoins énoncer un seul acquis, incommensurable, il s’agirait de la parole désormais libérée dans le monde arabe. Le mûr de la peur est –momentanément diront les partisans de la thèse de l’hiver après le printemps- tombé, facilitant ainsi l’expansion de la politisation accrue des masses. Cela s’est notamment matérialisée sur le paysage médiatique où la chute des dictatures a ouvert la voie à une profusion de nouvelles chaines TV et radios dans un contexte de réglementation encore très balbutiante et donc avec tous les dérapages et manipulations que cela peut engendrer.

 

Présenté comme le grand gagnant des lendemains immédiats des Printemps arabes, force de constater que l’islam politique a échoué, à l’occasion de cette opportunité réellement historique, à faire montre de « normalisation » en encourageant le processus de pluralisation de l’espace politique ce qui suppose un respect des minorités (politiques, religieuses, etc.) et la reconnaissance des contre-pouvoirs (presse, société civile).

Sans programme politique clair et dépourvu de politiques socio-économiques viables à même de répondre rapidement aux énormes attentes procurées à leur arrivée au pouvoir, les Frères Musulmans en Egypte ou Ennahda en Tunisie, en proie à des distensions internes, se sont très vite heurtés à la difficulté de l’exercice.

Sortant de la clandestinité, sans aucune assise au sein de l’administration, ces mouvements se sont attelés, sans succès notoires du fait de résistances féroces, à se positionner au sein de l’appareil de l’Etat. L’enjeu étant de parvenir à une emprise forte sur le pays et ses institutions et rendre à terme impossible toute autre majorité.

Ils furent ainsi accusés d’initier et surtout de prioriser une islamisation rampante au sein des sociétés au dépend des dossiers économiques explosifs, à l’heure où l’ensemble des indicateurs sont au rouge. D’autant plus que la conjoncture post-printemps arabe se caractérise par un vent de contestation généralisé avec son lot de grèves, de sit-in et de violences sociales alors que les partenaires européens subissent toujours les affres de la récession.

Souvent mis sous pression par les salafistes, leur erreur fondamentale principale aura surtout été d’endosser, à différents degrés, l’habit de l’autoritarisme des précédents régimes au sein de sociétés qui ne sont plus les mêmes, soulignant ainsi le caractère irréversible du changement. Une popularité qui va rapidement s’effriter ouvrant la voie à un rejet certes partiel mais finalement massif. Un véritable cas d’école sur la nuance entre légalité et légitimité à laquelle pourtant ils continuent à s’accrocher.

Une atmosphère politique délétère doublée d’un contexte sécuritaire interne (assassinats politiques, répressions sanglantes des manifestations) mais aussi externe (heurts meurtriers avec des groupes djihadistes aux frontières de la Tunisie avec la Libye et l’Algérie, violences et menaces terroristes dans le Sinaï, conséquence de l’après Serval sur le sud libyen présenté comme le nouvel épicentre du jihadisme en Afrique) d’une grande vulnérabilité signera très rapidement la faillite et l’échec d’une gouvernance islamiste peu préparée, inexpérimentée et vraisemblablement inapte à gouverner au regard de la conjoncture exceptionnelle de l’après révolution.

Ainsi en Egypte, une feuille de route présentée par le pouvoir transitoire mis en place suite à la destitution de Mohammed Morsi fait désormais office de politique générale. En Tunisie, face à l’impasse politique qui prévaut, un dialogue national très laborieux est en cours entre la troïka menée par les islamistes d’Ennahda et l’opposition.  Enfin en Lybie, le contexte sécuritaire extrêmement vulnérable a fait échouer pour le moment toute tentative de création à proprement dit de l’Etat et de ses principales composantes.

Soit autant d’exemples concrets de l’impossibilité à l’heure actuelle de trouver le consensus nécessaire à la mise en œuvre de mécanismes inclusifs de conduite des transitions par les pouvoirs en place, intégrant les différents courants y compris l’opposition.

C’est ainsi que l’un des grands dangers qui guettent la région, principalement mis en avant par bon nombre d’observateurs, est l’écueil de la polarisation au sein des sociétés du Printemps arabe. En effet, des fractures assez nettes sont apparues dans le sillage des révoltes entre laïcs et islamistes ou encore islamistes et militaires voire entre courants islamistes. Les sujets de discorde sont nombreux tels que la nature du régime, les droits des minorités religieuses ou encore la place des femmes, thématique sensible qui cristallise toutes les passions. Théâtre d’illustration par excellence de toutes ces oppositions : la rédaction des Constitutions. Références à la charia islamique, Etat civil, statut de la femme, liberté de conscience, liberté de culte autant de paramètres vitaux à prendre en compte et qui dessineront l’avenir des pays concernés.

La diabolisation en cours à la suite des derniers événements des Frères Musulmans en Egypte mais aussi en Tunisie n’est pas pour faciliter la réussite de la transition. Ils sont et restent des acteurs incontournables sur les scènes politiques nationales. Il est fort à parier que l’issue de crise ne se fera pas sans eux.

Les lendemains des révolutions sont encore très incertains dans le monde arabe, mais comment aurait-il pu en être autrement au regard des nombreux tournants avortés par la région dès les lendemains de l’indépendance ?

Aux forces vives actuelles d’entrer dans l’Histoire et éviter le péril à terme –déjà annoncé ?- de la Restauration.

Par Talal Salahdine, Directeur Stratégie et Communication de l'Institut Amadeus

Suivez nous

A voir aussi