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Centrafrique : Eviter l'écueil de la "somalisation"

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Dans la multipolarité des crises africaines de ce début de XXIe siècle, le drame centrafricain figure en bonne place. Source de préoccupation majeure de la communauté internationale depuis de nombreuses années, la situation dans ce pays enclavé, peu peuplé, illustration parfaite d’une mal gouvernance exacerbée et longtemps stigmatisée, a connu cette année une escalade jamais atteinte des évènements.

 

Au cœur géographique de l’Afrique, la RCA constitue selon de nombreux experts le dernier chainon manquant d’un arc continental de l’insécurité qui irait du Golfe de Guinée à l’Océan Indien où sévissent d’Ouest en Est la secte nigériane Boko Haram dans le delta du fleuve Niger, AQMI dans le Sahel et enfin les Al Shabab en Somalie.

Dans l’histoire récente du pays, les changements inconstitutionnels sont légion. De l’aveu même de ses principaux dirigeants passés ou présents, il y a toujours eu en Centrafrique et plus qu’ailleurs, des difficultés à bâtir une Nation, par ailleurs toujours introuvable. Il est ainsi aisé de comprendre dans ce contexte que l’Etat, en tant qu’entité administrative, n’a souvent été qu’une illusion en République de Centrafrique (RCA). Hormis la capitale Bangui, la quasi-totalité des régions vivent sous la loi de seigneurs de guerre, défiant l’autorité centrale, se substituant de facto à toute administration civile et militaire et s’adonnant ainsi à des pillages continus des richesses du pays (minières essentiellement). Une situation qui n’est pas sans rappeler celle qui prévaut non loin de là, à l’Est de la RDC (République Démocratique du Congo).

Longtemps caricature sordide de ce que fut la Françafrique, le pays est aussi régulièrement en proie à des ingérences étrangères multiples. En effet et à son corps défendant, la RCA s’est souvent retrouvé prise dans le jeu des rivalités pour la puissance régionale.  La Lybie du colonel Kadhafi mais aussi le Soudan, le Congo-Brazaville et surtout le Tchad furent ou sont toujours très impliqués dans le destin du pays.

En plus de la France, ancienne puissance coloniale, d’autres acteurs sont présents : l’Afrique du Sud qui nourrit l’ambition de devenir la puissance prépondérante sur le continent africain et s’implique par conséquent dans un nombre croissant de conflits mais aussi la Chine, bailleur de fonds désormais incontournable.

Le pays est désormais depuis peu sous le joug très précaire de la Séléka (alliance en langue sango) ou du moins ce qu’il en reste. Il s’agit là d’une rébellion hétéroclite, totalement de circonstance, composée essentiellement de groupes armés musulmans venus du nord du pays mais aussi du Soudan et du Tchad.

Lui-même arrivé au pouvoir par la force en 2003, le président déchu François Bozizé fut principalement accusé de ne pas avoir respecté ni dans l’esprit ni dans la lettre les accords dits de Libreville, conclus en janvier dernier. Ce document de sortie de crise, négocié et signé sous l’égide de la Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC) prévoyait outre un cessez-le feu, le maintien du Président Bozizé jusqu’à la fin de son mandat en 2016 à la condition notable de la mise en place d’un gouvernement d’union nationale.

Fait marquant, le régime du président Bozizé a pour la première fois dû faire face à des rebellions armées internes, de surcroit à forte consonance régionale, ethnique et religieuse.

Accueillis en libérateurs à leur arrivée par les populations, celles-ci ont rapidement déchantées face à la multiplication des exactions. Une situation qui ouvrira la voie à l’émergence de milices d'auto-défense chrétiennes appelées anti-balaka (anti-machettes) mais surtout annonçant les prémices d’un conflit confessionnel. Situation totalement inédite dans un pays avec une longue tradition de tolérance et de coexistence pacifique entre communautés.

Une instabilité chronique synonyme de milliers de déplacés continus au sein du pays en plus de risques de pénurie alimentaire majeure ; les derniers rapports de l’ONU et certains ONG internationales sont à ce titre des plus alarmants.

Le cas centrafricain, celui du délitement progressif d’un Etat, démontre surtout que le continent est toujours dépourvu de mécanisme de sécurité collective régionale. L’écueil tant craint de la somalisation, à savoir faire de la République de Centrafrique une zone de non-droit et donc un repaire de groupes terroristes par excellence est le défi majeur attendue à cette nouvelle expédition de pacification menée par la France en appui à la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (MISCA), un pays au final profondément déchiré.

Décidée début décembre, l’intervention française sous mandat onusien pour prioritairement désarmer la Séléka mais aussi les autres groupes armés vient avant tout pallier – à l’image de l’opération Serval au Mali plus tôt cette année- cette défaillance structurelle que la récente conférence de Paris pour la Paix et la Sécurité a bien montré que l’Afrique ne pourrait dans l’avenir en faire l’économie.

 

Par Talal Salahdine, Directeur Stratégie de l'Institut Amadeus

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