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Senegal : Elections à hauts risques

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Senegal : Elections à hauts risques
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Au lendemain de manifestations sans précédent dans tout le pays contre sa réforme constitutionnelle, on le disait déconnecté, usé, fini. Les mouvements spontanés d’une jeunesse politisée et engagée avaient montré l’ampleur de l’impopularité d’Abdoulaye Wade dans l’opinion. Privé de sa réforme constitutionnelle, limité par la constitution à deux mandats, l’ancien opposant voyait se refermer la porte de ses ambitions présidentielles pour 2012. A un mois du scrutin, Abdoulaye Wade sera pourtant bien candidat à sa propre succession. Alors que des affrontements armés ont opposé de nouveau partisans et opposants du Président mi-décembre dans les rues de Dakar,  il briguera en février un troisième mandat face à une vingtaine de candidats déclarés.

Par Fréderic Baranger, Coordinateur de Recherche au sein de l’Institut Amadeus

 

Une révolte sourde gronde au Sénégal. Dans les rues de Dakar, elle est omniprésente, presque palpable.

Voici déjà quelques années que la société sénégalaise est traversée par un sentiment de frustration et d’insatisfaction. Le boom de l’économie mondiale des années 2006  et 2007 a entrainé une augmentation des prix à la consommation et rogné le pouvoir d’achat. En 2008, des émeutes de la faim avaient mené à des altercations parfois violentes avec les forces de l’ordre. Le chômage reste endémique et touche une jeunesse urbaine désœuvrée, facilement contestataire, dans un pays où la moitié de la population s’entasse désormais dans les villes.

Symptomatique de la transition sénégalaise, l’impuissance des pouvoirs publics sur le dossier de la production énergétique. Malgré les promesses électorales, les délestages intempestifs continuent d’exaspérer la population et pénalisent l’activité économique de la capitale.

Mais le mécontentement a également une autre source. En tentant de modifier la constitution pour s’assurer un troisième mandat à la tête du pays, le Président Wade a permis la convergence des mouvements social et politique. Aux revendications liées à la dégradation des conditions de vie est venu s’ajouter le rejet catégorique des Sénégalais de se voir confisquer leur processus électoral.

Abdoulaye_Wade

Désamour

Les Sénégalais en froid avec leurs autorités politiques ?

Pour tenter de comprendre ce désamour, il faut d’abord remonter à l’élection présidentielle de l’an 2000. Elu dans l’euphorie face à l’ancien Président Abou Diouf, Abdoulaye Wade, porté par une large coalition hétéroclite, a avant tout bénéficié du rejet du parti historique. Son élection résulte moins d’un vote d’adhésion que du rejet de quarante années de domination sans partage du Parti socialiste (le parti de Léopold Sédar Senghor) sur la scène politique sénégalaise.

Dans l’exercice du pouvoir, Abdoulaye Wade s’est révélé incapable de jouer du subtil équilibre des forces qui l’ont porté au pouvoir, en fédérant les forces pro changement autour de lui. La coalition présidentielle s’est rapidement affaiblie par la perte d’alliés de poids ; le parti de l’Indépendance et du Travail d’abord et le socialiste Moustapha Niasse  dont le ralliement avait permis la victoire en 2000. Au sein de son propre camp ensuite, avec les défections en 2004 et 2007 de ses deux Premier ministres Idrissa Seck et Macky Sall, tous deux candidats contre lui aujourd’hui.

A la manière de ces Présidents dotés de personnalités hors du commun, son style a clivé la société. Au delà de son propre camp, son arrogance vis-à-vis de toute forme d’opposition choque tout autant qu’elle exaspère. Début janvier, il déclarait encore partir à la présidentielle de 2012 « dans un combat sans rival ».

Dans le paysage politique sénégalais, le Président a avant tout assis sa domination politique par son rapport direct avec l’opinion. Sa conception du pouvoir et des institutions reste éminemment personnelle. Dans la tempête politique et face à l’insatisfaction populaire, c’est bel et bien ce même Président qui se retrouve en première ligne.

Un nouveau cap est franchi lorsque le régime semble tenté par l’option filiale. A 85 ans, le Président donne l’impression de chercher à assurer sa succession à la tête de l’Etat. Au cours du scrutin municipal de 2008, Abdoulaye Wade essaie d’imposer son fils Karim à la mairie de Dakar. Son ambition est déçue par les électeurs, qui lui préfèrent un anonyme du Parti socialiste.

Faute de pouvoir l’imposer par les urnes, il fait entrer son fils au gouvernement pour l’imposer dans les esprits. Karim Wade prend ainsi la tête du super-ministère de l’Energie et des Infrastructures, en charge notamment de résoudre les problèmes de délestage. En venant à bout de ce problème qui empoisonne la vie des Sénégalais, le duo Wade espère marquer les esprits et se placer pour l’avenir.

Au printemps 2011, prenant prétexte d’économies dans l’organisation du scrutin, le Président soumet un projet de réforme constitutionnelle ramenant l’élection présidentielle à un scrutin majoritaire à un tour et la majorité à 25% des suffrages exprimés. Par cette manœuvre, il espère éviter d’avoir à affronter une opposition rassemblée dans un second tour qui s’annoncerait serré. Sa réforme prévoit l’élection d’un ticket, composé d’un Président et d’un Vice-président, poste crée pour l’occasion. Le Président laisse entendre qu’il se présenterait avec son fils Karim en 2012.

Ce projet déclenche des manifestations historiques dans tout le pays. Elles atteignent leur point culminant le 23 juin en conduisant la jeunesse sénégalaise dans les rues pour s’opposer à ce qui apparaît comme une confiscation du pouvoir par le clan Wade. Les émeutes visent des lieux symboliques du pouvoir en place. Le siège de la Sénélec, la compagnie nationale d’électricité (qui dépend du ministère tenu par Karim Wade), est saccagé. Acculé par la rue, le Président n’a d’autre choix que de retirer son projet. Pour les observateurs, cette étape marque une rupture définitive entre le Président et la population : plus personne ne croit alors en une nouvelle candidature Wade pour 2012.


Scrutin 2012

Et pourtant, malgré le mécontentement populaire, le Président ne semble pas hors course pour le scrutin à venir. Certes, son sort est suspendu à une décision de la Cour Suprême qui doit encore s’exprimer sur la validité de sa candidature. Pour ses opposants, le Président sortant est limité par la constitution à deux mandats présidentiels. Ce dernier argue de la révision constitutionnelle de 2001 qui, en modifiant la loi fondamentale, exclurait son premier mandat de ce calcul.  Attendue pour la fin janvier, la décision de la Cour dont les membres sont nommés par le Président, devrait pourtant sauf surprise, avaliser la candidature du Président.

De son côté, l’opposition, divisée en luttes intestines et incapable de s’extirper du débat sur la légalité de la candidature du Président, est également parvenue à se mettre l’opinion publique à dos.

Tout semblait pourtant lui sourire. Lors du scrutin municipal de 2009, les forces d’opposition avaient pu rassembler l’opposition politique au Président sous la bannière de Benno Siggil Senegaal (« Sénégal uni debout » en wolof). La coalition avait remporté des victoires emblématiques dont la capitale, Dakar. Par la suite, le mouvement du 23 juin avait fait naître une vaste coalition des anti-Wade à travers toutes les composantes de la société, rassemblant autant l’opposition politique que des représentants de la société civile et des mouvements comme celui des rappeurs de "Y’en a marre".

L’opposition a pourtant fini par éclater et la désignation d’un candidat unique a fait long feu. Officiellement investi par le mouvement Benno Siggil Senegaal, Moustapha Niasse (celui là même qui avait appelé à voter Wade au second tour de l’élection présidentielle de 2000), trouvera sur son chemin le leader du Parti socialiste, Ousmane Tanor Dieng. Deux autres personnalités issues du parti présidentiel devraient venir grossir les rangs des candidats de l’opposition: Idrissa Seck, ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade arrivé second à la présidentielle de 2007 et Macky Sall, l’ancien fils spirituel du Président.

A la surprise générale, un trublion est venu ouvrir le jeu en se déclarant candidat début décembre. Youssou Ndour, candidat sans parti mais bénéficiant d’une notoriété internationale, surfe pour l’instant sur le rejet par l’opinion des partis traditionnels. La star internationale de la chanson se rêve en Michel Martelly sénégalais. Propriétaire d’un groupe de médias (incluant journal, radio et télévision), mais également d’une discothèque, d’un studio d’enregistrement et même d’une société de microcrédit, il promet de mettre « son réseau au service du Sénégal ».

Pour les observateurs, c’est surtout le calendrier et la cohérence de sa démarche qui interrogent. En lançant son mouvement citoyen Fékké Maci Bolé [Je suis présent donc concerné] fin 2009, Youssou Ndour aurait pu se positionner dans la société civile, structurer son organisation et travailler à une offre politique cohérente. L’annonce de sa candidature deux mois avant le scrutin fait planer le doutes quant à son projet politique. S’il est populaire dans l’opinion, il aura du mal à transformer des millions de mélomanes en électeurs potentiels. La popularité ne se traduit pas forcément en voix dans les urnes. Crédité de 5 à 10% des intentions de vote, sa candidature pourrait contraindre le Président sortant à un second tour.

Scénario à l’ivoirienne

En maintenant sa candidature pour le prochain scrutin, le Président a tendu le climat ; l’avertissement du 23 juin semble avoir été pour lui vite oublié. Ces derniers mois, le Président ne rate pas une occasion de mettre son fils en avant ; lors du Festival Mondial des Arts Nègres au mois de décembre ou à travers cette poignée de main furtive avec le Président Obama. Le Président Wade semble obsédé par l’avenir politique de son fils. A elle seule, elle semble justifier sa candidature à sa réélection.

Mi-décembre, de violents affrontements opposaient les partisans du Président à des membres de l’opposition socialiste devant la marie de Dakar, tenue par l’opposition socialiste. Des coups feu faisaient un mort et plusieurs blessés.

Peut-on pour autant craindre un scénario à l’ivoirienne ? En Afrique, le Sénégal n’est pas un pays comme les autres. Longtemps, le Sénégal a fait figure de modèle en Afrique de l’Ouest pour sa stabilité et l’ouverture de son jeu politique. Depuis son indépendance en 1960, le pays n’a jamais connu de coup d’Etat. La presse y est libre, particulièrement critique, et la société civile y est depuis longtemps politisée et plus active qu’ailleurs.

La contestation sociale est loin d’être inédite. L’accélération du mouvement pourtant, inquiète. La presse sénégalaise s’en faisait l’écho début janvier en publiant une lettre, signée par quatre élus du congrès américain, qui jugeaient la candidature de Wade porteuse de risques « pour le Sénégal et la démocratie en Afrique ». Le Quai d’Orsay faisait également part de ses inquiétudes pour la stabilité du Sénégal.

A l’approche du scrutin, on craint une multiplication des altercations ; les manifestants sont susceptibles de se mobiliser à nouveau – et fortement – sur la question de la validité constitutionnelle de la candidature d’Abdoulaye Wade. Dans un scénario qui verrait Wade sortir gagnant de l’élection, cette cause pourrait fédérer toutes les composantes de la société. Au lendemain du 23 juin, la paix sociale avait semblé revenir sur la base de l’alternance prévue pour 2012. Désillusionnée, la rue sénégalaise ne donne pas le sentiment qu’elle accepterait sans mot dire une réélection du Président ; et tout laisse à penser qu’elle est prête à recourir à la violence pour s’en assurer.



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