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L'introuvable Etat afghan

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L'introuvable Etat afghan
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Multiplication des assassinats, explosion du nombre de bombes artisanales, corruption rampante dans le pays… Comment expliquer que la gouvernance de l’Afghanistan soit si difficile ? La géographie, la culture ou l’appartenance ethnique peuvent-elles expliquer la violence persistante et l'échec de la gouvernance ? L’Institut Amadeus propose une analyse de la gouvernance et de la sécurité en Afghanistan, en lien avec les tentatives de règlements politiques du conflit (la Jirga de paix en juin dernier). En novembre prochain, le forum MEDays de l’Institut organisera un  panel spécialement dédié à l’Afghanistan.

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Le nouveau rapport du secrétaire-général de l’Organisation des Nations Unies sur l’Afghanistan (daté du 16 juin 2010) dresse le portrait d’un pays plongé dans la violence. On compte en moyenne sept assassinats par semaine, ce qui représente une augmentation de 45 % par rapport à 2009.  De plus, dans les quatre premiers mois de 2010, le nombre de bombes artisanales qui ont éclatés a augmenté de 94 %, toujours par rapport à 2009 . Selon « l’indice de défaillance de l’Etat » du Fund for Peace et Foreign Policy, le statut de l’Afghanistan est qualifié de « crucial ». Le pays est classé au sixième rang des pays les plus instables (sur 177 pays), un rang qui s’est dégradé depuis l’année dernière (septième rang) . Il est donc clair que le conflit en Afghanistan, qui dure depuis une trentaine d’années, ne semble pas vraiment en voie de résolution. Pourtant, les grandes puissances (parmi lesquelles les États-Unis, le Royaume-Uni et la France) et les institutions internationales (l’OTAN et l’ONU) dépensent des milliards de dollars pour le développement et la sécurité du pays. Comment expliquer que la gouvernance de l’Afghanistan soit si difficile ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre que les enjeux géographiques, culturels et ethniques n’expliquent pas la profondeur et la dynamique de ce problème. Il faut examiner les institutions gouvernementales, et leurs faiblesses, pour trouver une explication satisfaisante.

LA GEOGRAPHIE, LA CULTURE ET L’APPARTENANCE ETHNIQUE NE SONT PAS DES EXPLICATIONS SATISFAISANTES

Les problèmes de gouvernance en Afghanistan ne sont pas seulement le résultat de la géographie, la culture ou l’ethnicité. La gouvernance d’un Etat n’est pas simplement prédéterminée par les facteurs historiques et culturels . Il faut dépasser les facteurs déterministes sans oublier la vérité historique. L’Etat d’Afghanistan peut aujourd’hui changer son destin, ce pays n’est pas fatalement la proie de l’instabilité et de la violence.

On entend souvent dans les media parler de la géographie de l’Afghanistan . Près des deux tiers du pays est constitué de reliefs montagneux. Cela pourrait fragiliser la gouvernance du pays, parce que l’Etat est quasiment absent du monde rural. Même les forces militaires américaines ont cessé leurs opérations dans la vallée de Korengal de la province Kunar parce que, selon le général américain McChrystal, ces opérations étaient vouées à l’échec . Cependant, la géographie n’implique pas forcement l'échec de l’Etat et de son gouvernement. Les classements des pays montagneux en termes de stabilité varient énormément. Le Global Peace Index de 2010 propose un classement des pays du monde du plus stable au plus instable. Il comprend notamment un classement de stabilité politique de 1 (stabilité parfaite) à 5 (absence de stabilité). L’Afghanistan est classé 147ème (sur 149 pays) et obtient le score de 3.75 en stabilité politique. Le Népal - pourtant également montagneux -se classe lui 82ème avec un indice de stabilité politique de 3. De même, le Bhoutan figure au 36ème rang ; et a eu 2.25 en stabilité politique . On ne peut donc pas expliquer les problèmes de l’Etat d’Afghanistan seulement par sa géographie.

La culture et la religion de l’Afghanistan ne sont pas non plus en cause dans ses problèmes. La majorité de la population de l’Afghanistan est de confession musulmane et selon l’article 2 de la constitution de 2004, la religion officielle de l’Afghanistan est l’Islam .  Mais l’Islam est aussi pratiqué dans de nombreux pays de la région et dans le monde entier. Or, ces pays ne sont pas tous confrontés à la violence et à l’instabilité quotidienne. Par exemple, sur une échelle de fonctionnement du gouvernement de 0 à 10 (la note de 10 représentant une situation optimale), le gouvernement de la République d’Indonésie, avec près de 200 millions musulmans, a obtenu la note de 8.21. A contrario, l’Afghanistan est à 0 . Certes, en Afghanistan on peut parler des Talibans comme d’un groupe religieux de tendance extrémiste qui réclame que « les gens règlent leur vies par rapport au exigences du saint Coran » . Mais l’organisation des Talibans, qui sont en majorité des Pashtun venant du sud et du sud-est de l’Afghanistan, est davantage un mouvement politique qu’un mouvement religieux. Le Layeha de 2006, ou livre des règles militaires des Talibans, n’utilise le mot « Allah » qu’une seule fois et parle plus d’argent, d’équipement militaire, et de déplacement des populations de village à village . La violence en Afghanistan entre les Talibans et l’Etat résulte plutôt d’un désaccord politique que de différends religieux.

En ce qui concerne le critère ethnique, il faut savoir que la présence de différentes tribus en Afghanistan - Pachtounes, Tadjiks, Hazaras et Ouzbeks - n’est pas forcément une source de difficulté pour l’administration du pays. Le Président Hamid Karzai est lui-même Pashtoun alors que son principal opposant, Abdullah Abdullah a des origines Tadjik et Pachtounes. Un grand nombre des membres des Talibans sont également Pachtounes.  Malgré leurs divergences politiques, ils appartiennent à la même ethnie.  L’exemple de la Malaisie, avec ses trois ethnies différentes (malaises, chinoises, et indiennes), montre qu’on peut envisager une gouvernance paisible dans un pays multiethnique. En Malaise, les malais représentent 53 % de la population, mais les chinois, qui ne représentent que 36 % de la population, ont davantage de pouvoirs économiques.  Cependant, en utilisant le système politique, les malais sont parvenus à améliorer leur position dans la société, sans pour autant exproprier la communauté chinoise de ses biens .

L’explication à la persistance de la violence et à l'échec de la gouvernance en Afghanistan n’est donc ni la géographie, la religion ou les facteurs ethniques. Il faut se pencher sur  la faiblesse de ses institutions gouvernementales.



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