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Emerging Africa : Comment pérenniser le rôle croissant du continent dans l’échiquier mondial ?

Il y a à peine une vingtaine d’années, l’Afrique était dépeinte par tous avec pessimisme, comme un continent sans espoir, meurtri par les guerres, la sécheresse, la pauvreté extrême et le manque de perspectives économiques. Récemment cet afro-pessimisme semble avoir laissé place à un afro-optimisme naissant. Et pour cause, depuis plus d’une décennie, les indicateurs de croissance en Afrique sont au vert et le continent n’a de cesse d’attirer les convoitises.

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De l’indignation aux sanctions : Le pari de l’intelligence collective

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Comment juger du meilleur moment pour réagir devant une telle injustice ? Quel est le meilleur timing pour exprimer son émotion devant un usage aussi disproportionné et inhumain de la force ? Quels mots et quelles expressions employer devant un tel spectacle d’horreur et de désolation ? Et enfin, quel message transmettre quand on a cru, par excès d’optimisme ou par naïveté abusive, que la paix et le dialogue étaient possibles ? Il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour s’indigner et condamner publiquement. Les 1900 morts palestiniens, dont une très large majorité de civils, et les images quotidiennes de chaos et d’enfants déchiquetés ne sauraient justifier aucune forme de silence, synonyme de compromission.

J’ai choisi de publier cette tribune à l’occasion de cette première trêve réellement effective, toujours trop fragile mais que j’espère durable. Cette volonté de m’exprimer, à l’occasion de cette pause dans l’horreur, est rendue d’autant plus nécessaire, que les principaux responsables internationaux, sont complètement atones, amorphes, donc complètement exsangues. Cette forfaiture, malheureusement peu surprenante, doit nous interpeller. A nous, acteurs du débat public et de l’analyse géopolitiques dans le Monde Arabe de jouer, plus que jamais, notre rôle de transmission des justes revendications palestiniennes auprès des décideurs internationaux.

« Pour nous palestiniens, participer aux MEDays est une grande satisfaction. Nous remercions l’Institut Amadeus qui œuvre sans cesse pour atténuer l’isolement dans lequel nous sommes souvent confinés ». C’est dans ces termes, que Saeb Erakat, négociateur en chef de l’Autorité palestinienne, avait salué lors des MEDays 2011, le rôle de notre Think Tank, dans ses prises d’initiatives, mêmes les plus polémiques sur le plan nationale mais largement saluées par la communauté internationale, en faveur de la paix et de la création d’un Etat Palestinien souverain. Lors de la dernière édition des MEDays en novembre 2013, Riyad Al-Maliki, Chef de la diplomatie palestinienne lui avait emboité le pas en déclarant: « La question palestinienne a toujours était au cœur de ce Forum depuis sa création. C’est une plateforme privilégiée pour porter haut les revendications légitimes du peuple palestinien ».

Le pari de l’intelligence collective

Mais comment pouvons-nous nous satisfaire de ces bons mots lorsque la situation d’aujourd’hui semble être aussi cauchemardesque pour le peuple palestinien et la population gazaoui en particulier ? Que pouvons-nous faire de plus à notre modeste niveau, quand la diplomatie classique a échoué à faire émerger un plan de paix crédible et durable ?

Une vague d’émotion et de solidarité sincère et exceptionnelle a vu le jour à travers le monde tout au long de ce mois sanglant. Utilisons-la intelligemment pour nous mouvoir en vecteurs de diffusion crédibles des arguments des responsables de l’Autorité Palestinienne pour éviter, une fois que le cessez-le-feu sera rendu définitif et que les inévitables négociations auront repris, que la question palestinienne ne retombe dans l’oubli, qui caractérise le parcours de ce conflit entre deux opérations militaires israéliennes. Aucune résignation, devant un « état de fait » durable et face à cette perpétuelle et malheureuse répétition de l’Histoire, ne saurait être tolérée. Nous avons la responsabilité d’agir en faisant le pari de l’intelligence collective, avec pragmatisme et ardeur mais sans passion démesurée.

Oui, la Palestine est une cause sacrée, mais comme pour toute question ou notion qui appartient au sacré, nul, à part les palestiniens eux-mêmes, n’en détient le monopole ou n’en possède la vérité. A nous donc d’éviter de pécher par orgueil et par suffisance. Pour être efficace dans notre soutien à la cause palestinienne ayons la lucidité d’analyser raisonnablement les faits. Il convient donc de mettre en contexte la condamnable opération israélienne « bordure protectrice » à Gaza, dans le cadre des timides mais réelles avancées du dossier palestinien l’ayant précédée.

En 2011, la diplomatie palestinienne avait amorcé un virage idéologique inédit en se détachant de la condition préalable du règlement définitif pour demander la reconnaissance de la Palestine en tant qu’Etat. S’en est suivi, l’adhésion historique à l’UNESCO et l’obtention en novembre 2012 du statut « d’Etat non membre » de l’ONU. Dans la foulée, un nouveau cycle de négociations directes, les premières en quatre ans, est lancé courant 2013 sous les auspices de John Kerry et à la demande de l’Autorité Palestinienne. Plusieurs rounds se sont alors tenus, mais sans avancées majeures, Israël refusant d’aborder les questions liées aux frontières de 1967 et l’arrêt de la colonisation à Jérusalem (Al Qods) et en Ci-Jordanie. C’est à la suite de ce nouvel échec, que le Fatah et le Hamas (fragilisé par la chute des frères musulmans en Egypte et par la crise syrienne) annoncent, en mai dernier, leur réconciliation et la formation d’un gouvernement d’ «Union Nationale ». Il n’en fallait pas moins aux israéliens pour interrompre le processus de négociation et pour multiplier les propos belliqueux à l’encontre des palestiniens tous bords confondus. Et encore une fois, pour Israël, de se dérober devant ses responsabilités historiques.

Oui, Israël en dehors des frontières de 1967 est une puissance coloniale. Oui, Israël transgresse et viol impunément le droit international. Oui, ce gouvernement israélien ne veut pas de la paix, et oui, ce gouvernement israélien ne veut pas d’un Etat palestinien. Certains nous dirons que Netanyahu est pris en otage par une idéologie aujourd’hui dominante au sein de la classe politique israélienne, qu’il est piégé par ses alliés, qui ne veulent qu’en découdre. Malheureusement pour eux les faits sont têtus. Bien avant l’actuel campagne de Tsahal sur Gaza, tout indiquait en Israël, que les temps de Madrid, d’Oslo, de Wye Plantation et de Camp David, étaient révolus. Laissant place aux bombardements périodiques mais diablement meurtriers, à l’utilisation démesurée de la force, à la colonisation mouvante et permanente, à la monté de l’extrême droite et à la disparition du « camp de la paix » rendu inaudible. « Bordure protectrice » est venue démontrer qu’Israël est aujourd’hui installé dans le temps du Diktat, pouvant être résumé comme suit : « ma sécurité » vaut tous les sacrifices. Cette sécurité sacralisée justifie-t-elle des crimes de guerres atroces sur des civils innocents? Cette sécurité, rendu hymne de propagande, disculpe-t-elle Israël de son discrédit permanent des leaders et des responsables palestiniens ? La réponse est non, bien entendu.

Gaza semble être l’épouvantail présenté par le gouvernement Netanyahu pour catalyser et exacerber, encore et toujours, le nationalisme israélien. Il ne faut pas oublier que la Bande de Gaza vit sous blocus depuis le retrait unilatéral d’Israël en 2005. Il s’agit d’une vraie prison à ciel ouvert, où la situation humanitaire, entre deux interventions de Tsahal, est gravement précaire. Gaza manque de tout : médicaments, produits de première nécessité, privation de liberté et de déplacement, et le plus grave, d’absence d’espoir et de perspectives de jours meilleurs. Cette situation de non droits, voulue par Israël, a été qualifiée de « crime contre l’humanité et de grave manquement au droit international élémentaire » en 2009 par le Rapporteur Spécial des Nations Unies. Malgré le retrait israélien de la Bande de Gaza, il est fondamental de souligner que pour l’organisation onusienne, Israël y reste toujours considérée comme « puissance occupante se devant d’assurer le bien-être de la population locale ».

Que faut-il alors penser du Hamas ? Faut-il le réduire seulement à un groupe terroriste dont le seul objectif est la disparition d’Israël à travers la construction de tunnels et l’envoi quotidiens de roquettes sur l’Etat hébreux ? Est-il un mouvement militaire de libération qui se rebelle contre l’occupant avec les moyens à sa disposition ? La réponse à ces deux questions est bien sûr à nuancer. Sans faire l’apologie du Hamas, loin de là, il est irraisonnable et fallacieux de le rendre responsables de tous les maux en le qualifiant en permanence de groupe terroriste, avec lequel, donc, on ne discute pas. Pourtant, le Hamas reste, quoi qu’on en pense, un acteur incontournable des négociations indirectes actuellement en cours en Egypte. Le Hamas fait partie de la solution à Gaza et est un pilier du règlement à long terme du conflit. Le nier serait complétement absurde et contre-productif. Par ailleurs, Israël doit avoir en tête que condamner perpétuellement la Bande de Gaza au sous-développement et à l’isolement, c’est renforcer la branche radicale du Hamas et favoriser l’émergence du Djihad Islamique. C’est le concept même de « sécurité » pensé à Tel-Aviv, qui a permis indirectement la multiplication des tunnels et l’envoi toujours plus massif de roquettes sur Israël. La logique d’Apartheid prônée par I’Etat hébreux et le choix du tout militaire au détriment du tout politique, n’est ni viable ni pérenne à long terme, les exemples qui le démontrent sont pléthores dans l’Histoire récente.

La trêve actuelle, certes fragile, doit nous permettre de tirer les leçons de l’opération « bordure protectrice » pour éviter qu’Israël reste impuni de ses actes immoraux. La réponse appropriée ne pourra être que collective. Il est donc fondamental de pouvoir profiter de la large sympathie internationale actuelle en faveur de la cause palestinienne, pour relancer le processus visant à la solution des deux Etats viables. Aujourd’hui, il n’existe pas (ou plus) de plan de paix et les interlocuteurs semblent être inconciliables. Il y a cependant un consensus qui émerge au sein de la Communauté Internationale, qui consiste à admettre que le Processus de Paix ne peut être réellement relancé de manière crédible, que si des sanctions sont prises à l’encontre d’Israël. De nombreuses voix officielles s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer les actions d’Israël dans la Bande de Gaza. Parmi elles, celle de Navi Pillay, Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies, qui n’a pas hésité à condamner l’impunité d’Israël, ainsi que le soutien sans faille des Etats-Unis, lors des votes au Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU, ainsi qu'au Conseil de Sécurité et à l'Assemblée Générale.

Il est désormais possible pour la Palestine, suite à son adhésion au statut « d’Etat non membre » de l’ONU d’intégrer la Cour Pénale Internationale et d’y faire valoir ses droits en sollicitant la juridiction sur des crimes de guerre et en accusant Israël. En tant que garant de la loi internationale, la CPI pourra qualifier et juger les responsables israéliens en tant que criminels de guerres, ce qui permettra d’éviter la recrudescence des bombardements sur les civils palestiniens à Gaza. En intégrant la CPI, l’Autorité palestinienne doit également considérer le Hamas comme passible de crimes de guerre suite à l’envoi de roquettes sur Israël.

Au-delà du cadre pénal, il devient aujourd’hui inévitable pour la Communauté Internationale de mettre en place un régime de sanctions économiques approprié à l’encontre de l’Etat Hébreux. Il en va de la crédibilité même des décideurs internationaux. L’Union Européenne a ici une responsabilité historique. Comment envisager la prise de sanctions importantes contre la Russie, suite à la Crise ukrainienne sans réagir aux bombardements israéliens sur des civils palestiniens ? La vague d’émotion suscitée en Europe doit pouvoir influer sur un changement de position, même symbolique de l’UE. La politique des « deux poids-deux mesures » doit cesser, tout autant que la crispation des responsables politiques, dès qu’il s’agit d’évoquer Israël. Ceux-ci doivent bien comprendre que porter un jugement sur la politique menée par le gouvernement israélien, ce n’est pas être antisémite et condamner les bombardements sur des civils palestiniens dans la Bande de Gaza, ce n’est pas soutenir le Hamas.

En Egypte, le nouveau régime du Président al-Sissi, doit dépasser son rejet du Hamas et servir concrètement la cause palestinienne. Les égyptiens ont à leur crédit de jouer actuellement le rôle d’intermédiaire dans les négociations indirectes se déroulant au Caire ces jours-ci. Leur influence dans la mise en place de la trêve et du cessez-le-feu est indéniable. Cependant si l’Egypte veut redevenir l’acteur majeur que le pays était dans le Processus de Paix, il est impératif pour sa crédibilité d’ouvrir à nouveau le terminal de Rafah, pour contribuer à atténuer l’isolement de l’enclave de Gaza. Les égyptiens et les saoudiens devront également assurer un leadership actif au sein de la Ligue Arabe pour amorcer la campagne de mise en place des sanctions internationales à l’encontre d’Israël.

En l’absence de plan de paix crédible, il est essentiel pour la Ligue Arabe, de mettre de nouveau en avant l’ « Initiative Arabe de Paix », déclinée autour du retour aux frontières de 1967, de l’arrêt des colonisations et de l’établissement de Jérusalem-Est (Al Qods) comme capitale de l’Etat Palestinien. Il s’agit de la seule solution acceptable et de la référence absolue devant permettre potentiellement aux pays arabes de normaliser leurs relations avec Israël. Cette solution ne pourra pas être envisagée sans le renforcement du poids dans les négociations du Président Mahmoud Abbas et de l’Autorité Palestinienne aujourd’hui décrédibilisés par une grande partie des responsables politiques israéliens.

Le Maroc a également une responsabilité et un rôle important à jouer. Le Royaume doit tout d’abord s’insérer dans le dispositif de soutien aux sanctions internationales contre Israël, en faisant office de relais auprès de l’Union Européenne. Il doit ensuite soutenir l’initiative palestinienne d’adhésion à la CPI, tout en maintenant un savant dosage entre son appui indéfectible à la question palestinienne et son suivi attentif de l’évolution de la question du Sahara marocain. Sur le plan national, le projet de loi sanctionnant Israël, ne doit inclure uniquement que deux éléments fondamentaux. D’abord, l’interdiction de commercer les biens et les services avec l’Etat hébreux. Ensuite, l’interdiction de visites d’officiels et de politiques israéliens au Maroc. Pour en avoir fait l’expérience, à une époque où elles pouvaient encore se justifier (réactivation notamment de l’ « Initiative Arabe de Paix » et besoin à l’époque exprimé par les palestiniens de relancer le processus de paix et d’y inclure de nouveaux acteurs arabes), ces visites sont contreproductives. Elles sont perçues sur le plan national comme étant des actes de « normalisation », ce qui renforce de facto Israël. Cet arsenal juridique et législatif doit être crédible et réaliste et ne doit pas sombrer dans des dérives populistes. Il ne doit évidemment, et en aucun cas, inclure la criminalisation des visites familiales, culturelles, cultuelles, scientifiques et touristiques des deux côtés. Ce dispositif de sanctions doit être valable jusqu’à la réalisation des prérequis de l’ « Initiative Arabe de Paix », ou du moins, l’annonce par Israël d’en faire une base de discussion.

Enfin, j’aimerai conclure cette tribune en mettant en garde contre des dérives dangereuses constatées tout au long de ce mois. Il est vital pour un pays comme le Maroc, enraciné historiquement dans le brassage, la cohabitation pacifique et fraternelle, l’ouverture culturelle et cultuelle et la fierté de ce patrimoine, d’endiguer la montée de l’antisémitisme et de ses effets pervers. Nous avons la double responsabilité de nous émouvoir pour la cause palestinienne, mais également de lutter, avec la même force et conviction, contre toute forme d’amalgame pouvant mettre à mal plus de douze siècles de vie commune et de partage. Notre identité et notre éduction nous imposent de faire la part des choses.

Brahim Fassi Fihri, Président de l'Institut Amadeus

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