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Entretien: Francis Ghilès sur l'intégration économique et le marché du gaz au Maghreb

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Entretien: Francis Ghilès sur l'intégration économique et le marché du gaz au Maghreb
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crédit photo: Hervé Hote, agence Caméléon

Récit d’un non Maghreb

Francis Ghilès, un des experts les plus respectés sur les questions énergétiques, nous livre ici quelques éléments d’analyse sur l’intégration économique au Maghreb, à quelques semaines de l’inauguration du nouveau gazoduc transméditerranéen Medgaz. L’histoire et les circonstances exactes de la création du gazoduc Pedro Durran Farrel sont relatées de manière exclusive.En nous livrant les clefs de l’histoire de ce projet industriel, il nous invite à tirer les leçons du passé pour mieux appréhender les perspectives énergétiques du Maghreb aujourd’hui.

 

Francis Ghilès a été rédacteur chargé de l’Afrique du Nord au Financial Times de 1981 à 1996 et contribue à la BBC World Service depuis plus de trente ans. Il contribue également a des média internationaux dont Le Monde, The Wall Street Journal, El Pais, Le Monde Diplomatique ; à des instituts comme le Peterson Institute et CSIS à Washington, l’IFRI et l’Ipemed à Paris, le Royal Institute of International Affairs et The International Institute of Strategic Studies à Londres, le Konrad Adenauer Stiftung à Berlin. Il est aujourd’hui chercheur au Centre d’Etudes et de Documentation Internationales de Barcelone (CIDOB).

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1. Où en est, en juin 2010, l’intégration économique régionale au Maghreb ?

Aujourd’hui elle est en panne car, depuis le milieu des années 1990, elle bute sur des obstacles politiques qui peu à peu défont ce qui avait été accompli.

Au milieu des années 1980, une fenêtre d’opportunités favorables avait pu être ouverte, ce qui a conduit à la fondation de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) en 1989. En 1984, le président Chadli Bendjedid avait convaincu les dirigeants algériens de ne pas faire de la résolution de la question de frontières internationalement reconnues au Maghreb un préalable à la reprise des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc. Le pari d’une politique de coopération économique à petits pas, politique qui rapprocherait l’Algérie et le Maroc et les pays voisins, fut accepté par Hassan II. Et c’est ainsi que des négociations pour la construction d’un gazoduc reliant l’Algérie à la péninsule ibérique purent être initiées. Le chef de l’état algérien fit preuve de courage politique pour vaincre les réticences de certains dirigeants de l’armée et de la sécurité algérienne.

Pourquoi un gazoduc pour rapprocher les deux pays ? Le choix de construire un  gazoduc s’expliquait par deux faits : la technique de pose d’un gazoduc en eaux profondes était depuis peu maîtrisée par la compagnie italienne SAIPEM  et le marché espagnol d’énergie était en pleine croissance. Le Maroc, lui, y trouverait son compte grâce aux royalties qu’il en tirerait (Royalties acquittées en compensation financière ou en gaz) . La perspective d’achat par le Maroc de gaz algérien (au-delà des quantités offertes par les royalties) s’ouvrait également, et cela permettait au royaume de satisfaire ses besoins croissants, notamment à Jorf Lasfar et à Casablanca.

Ces négociations  aboutirent au début des années 90 à un accord pour construire le gazoduc Pedro Duran Farrell. Le Maroc fit néanmoins deux erreurs : la première fut d’insister pour obtenir des royalties de 7% du flux de gaz (la Tunisie avait accepté 5,5% pour le gazoduc Enrico Mattei qui reliait l’Algérie à l’Italie depuis 1983) ; la seconde fut de refuser une participation de l’Algérie au capital de la partie sous marine du nouveau gazoduc, alors que tel était le cas pour la partie sous marine du gazoduc Enrico Mattei, seul pipeline de gaz sous-marin existant à l’époque -et donc offrant de ce fait un exemple qu’il était facile de suivre. En plus le Maroc, qui s’était initialement engagé à acheter 1 milliard de mètres cubes de gaz Algérien par an au-delà des royalties, retira cette offre juste avant la signature du contrat.

Nonobstant ces maladresses, résultat sans doute du manque de vision à long terme des négociateurs marocains, et malgré le froid glacial qui règne actuellement dans les relations entre les deux pays, je ne suis pas le seul à penser que c’est par un accord autour de l’utilisation conjointe des phosphates, du gaz, du souffre et de l’ammoniaque  (ces trois derniers éléments, dérivés de produits hydrocarbures sont indispensables dans la fabrication des engrais phosphatés) que se construira le Maghreb économique.

C’est n’est qu’à cette condition et en acceptant de mettre un tant soit peu en commun leur souveraineté, comme ont su le faire les pays européens après 1945, que les pays du Maghreb deviendront des acteurs de leur propre histoire sur la scène mondiale. Sinon, les dirigeants politiques de la région porteront devant leurs peuples la responsabilité d’avoir légué aux générations futures des pays réduits à l’état de simples pions sur l’échiquier international.



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